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Estelle Dedebant

Présidente de l’association Terre de pierre - Périllos

Lieu d’activité : Opoul-Périllos

Thématique : Patrimoine, Architecture

L’association Terre de Pierre existe depuis 2006, nous sommes membre de l’Union Rempart.
Tous les membres fondateurs de l’association ont été formés par une autre association, membre de l’Union Rempart dans le Gard, au cours de la reconstruction d’un village médiéval. Nous avons eu envie de prolonger cette expérience en sauvegardant à notre tour un site rural en péril par le biais du chantier associatif.

Nous avons sillonné tout le sud de la France pour trouver un lieu propice aux techniques méridionales de construction en pierre. Nous avons trouvé à Périllos le lieu qui correspondait à nos attentes, tant au niveau architectural qu’en terme de volonté communale de laisser se développer un tel projet. Nous avons signé un bail de 40 ans avec la commune d’Opoul sur les parcelles publiques en ruines.

Le village de Périllos a compté jusqu’à 80 personnes. À l’origine un village de berger, puis une activité viticole a démarré à la fin du ⅩⅨème. Le village s’est dépeuplé petit à petit suite à de nombreuses catastrophes comme le phylloxéra, la première guerre mondiale, une grande mortalité infantile, des problèmes d’eau…

En arrivant ici je suis tombée amoureuse du site. J’aime cette étendue sauvage, aride et calcaire, préservée. On se sent à la fois isolé, seul au monde, et à la fois c’est ouvert, on a une vue à 360°. Le village est situé sur un grand couloir de vent, il y a plus de 200 jours de vents, des vents qui arrivent de tous côtés. La végétation, une garrigue rase, est très marquée, avec la sécheresse et le vent, l’équilibre est précaire. Mais malheureusement, depuis notre arrivée, on a observé des modifications de ce paysage : les dernières vignes ont presque toutes disparu ces dernières années. Ce territoire, façonné par l’occupation humaine pendant des siècles a perdu toute activité agricole…

Notre action principale est l’organisation de chantiers bénévoles, de juin à septembre, sur des sessions de 15 jours. Ces bénévoles donnent de leur temps et leur énergie pour participer à la restauration du village de Périllos, ainsi que de la forteresse d’Opoul ; en échange l’association les forme aux techniques traditionnelles de construction accompagnés et guidés par 3 techniciens salariés.

Depuis 10 ans, plus de 700 personnes ont participé à ces chantiers : des personnes de tous âges, de toutes nationalités : français mais aussi Russes, Américains, Belges, Italiens, Espagnols, Japonais, Irlandais… Un chantier participatif, ce n’est pas seulement l’apprentissage de techniques, c’est aussi des rencontres entre personnes de culture, de générations multiples : un jeune qui arrive d’un foyer, un médecin, une fleuriste, un étudiant, un chômeur, une prof… c’est un concentré d’humanité, chacun fait partie de cette chaîne humaine qui rebâtit le village et vit ensemble dans un lieu assez particulier, isolé du monde. Ce sont des expériences humaines fortes.
La première étape du chantier associatif a été consacrée à remonter les bâtiments pour recréer des lieux destinés à l’accueil des bénévoles.
Pour la matière première, la pierre, on la récupère des éboulis, et puis on part à la cueillette ! Ici y’a de quoi faire… On ne les retaille pas, c’est un matériau qui part en éclat, on fait avec… comme on a toujours fait ici.

Chaque sortie sur ce territoire est un moment singulier ; la garrigue cela n’a l’air de rien, mais c’est d’une richesse incroyable, orchidées, fleurs multiples, arbustes ; au niveau ornithologique : des Passereaux que l’on ne trouve qu’ici, des Circaètes Jean-le-Blanc, des Lézards verts, des Chauve-souris, les Chenilles incroyables de Grands paons de nuit, les Phasmes… et puis les arcs en ciel, souvent doubles ici… c’est tous les jours des rencontres surprenantes…

L’éducation, la sensibilisation à l’environnement et la connaissance de son territoire sont des axes forts à développer auprès des enfants. Faire des sorties, des ateliers, passer du temps dehors à observer les lézards, se poser les bonnes questions pour le futur… La formation des employés communaux aux techniques de sauvegarde du petit patrimoine bâti (murs en pierre sèche notamment) est indispensable également.

Un peu partout dans les Corbières et ailleurs, l’agriculture disparaît, l’urbanisation et le béton s’installent sur des espaces fragiles, les lotissements se construisent sur des terres agricoles.
Cela m’inquiète fortement. Ici quand il pleut ça lessive, la terre est pauvre. Depuis la nuit des temps on se bat pour tirer de cette terre aride de quoi vivre dignement. À toute petite échelle, ici sur le site, on réfléchit à économiser l’eau, à fonctionner en cohérence avec notre milieu. Nous avons planté beaucoup d’arbres, mis en route un projet de jardin.

Il faut aider les agriculteurs en place et permettre l’installation de nouveaux venus. Il faut trouver des schémas qui leur permettent de vivre dignement de leur travail avec ses contraintes et ses ressources, pourquoi ne pas expérimenter de nouvelles techniques, de nouvelles productions. On doit réinvestir le territoire agricole en respectant la nature, les agriculteurs et la population. Si on fait disparaître l’agriculture et les bâtis en pierre, on accentue le phénomène de fermeture des milieux et la disparition de leur diversité, on saccage nos paysages. Les villages s’étendent de façon absurde sans réflexion d’aménagement du territoire. Le Parc pourra être en vigilance au petit patrimoine bâti, l’envisager comme une richesse paysagère, comme un potentiel touristique et économique.
Ce patrimoine bâti permet l’équilibre entre notre présence sur un territoire et la vie de la biodiversité sur ce territoire.

Le Parc ne doit pas être juste un outil de développement touristique, et il faudra canaliser l’arrivée de touristes, dans un esprit de bienveillance et de protection d’un milieu ; il faut surtout que cela s’appuie sur une réalité vivante.